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Accueil / Newsletters / Newsletter n°12 - février 2009

Edito

Expertises, expériences et vécus : quels rapports nouveaux à construire aux connaissances et entre nous pour agir de manière constructive pour le développement durable ?

"En face d’un problème complexe, l’essentiel n’est pas d’ériger une vérité... mais d’animer un processus de construction collective d’une démarche efficiente.
Cultiver la connaissance partagée c’est permettre d’envisager collectivement l’avenir."
Hubert Saint Onge

Richard Collin - © DR
Changer de repère autant que changer de repaire. Faire évoluer son référentiel autant que s'affranchir des modes, lieux et liens habituels de construction, d'appropriation, de validation, de reconnaissance et de diffusion de la connaissance. S'interroger sur la formidable accélération et la complexité multiple des connaissances nouvelles autant que sur la multitude des moyens d'accès à celles-ci - voire de leurs manipulations. Comprendre les formidables impacts des nouvelles technologies de l'information et de la communication qui amplifient les mouvements tectoniques d'une société de la connaissance et de l'immatériel qui cherche encore sa définition. Percevoir les conséquences infinies de la quête de l’eldorado de cette richesse révolutionnaire promise qu’est la connaissance... Les interrogations sont multiples.
Quand de plus, il devient clair que les gourous sont devenus les spécialistes dans l'art de se "gourer", que souvent la dictature de l'instantané devient plus significative que la réflexion, que le pouvoir est donné au plus bavard, que d'aucuns parlent d'organisation de la spoliation du savoir alors qu'il s'agit d'un bien commun, que la parole est donnée à ceux qui buzzent... Les interrogations se multiplient encore.

Appuyons-nous sur elles, pour poursuivre un débat constructif et vivant lancé à l’occasion d’un atelier que j’animais lors des toutes récentes Assises nationales du développement durable sur les enjeux de la transformation des rapports à l'expertise et à l'expérience. Lançons-nous dans une fructueuse discussion et une productive controverse :

La "foule intelligente" est-elle plus sage que ceux qui pensent pouvoir penser à la place des autres ?

Oserions-nous dire que la connaissance est d'abord incarnée ? Incarnée dans chacun d'entre nous et de son vécu et qu'elle n'est ni dans les livres ni chez les experts, puisque la connaissance c'est la capacité qu'a chacun à mettre dans son propre contexte des informations désormais accessibles pour résoudre des problèmes – voire même en créer pour innover. Et que de plus, la connaissance c'est l'autre ; autre que l'on connaît, que l'on reconnaît.

Acceptons-nous de reconnaître que chacun sait quelque chose d'unique et de rare et que peut-être les diplômes sont aussi bien un facteur d'exclusion sociale, d'appauvrissement de la création de connaissances nouvelles, voire un prétexte pour une dangereuse légitimité ?

Si les technologies 2.0 du web inaugurent, entre autres et tout à la fois, la fin de la tyrannie de l'écrit, la puissance des réseaux sociaux, la force du dialogue et des conversations, le renouvellement du lien social, la multiplicité des points de vue et la mise à leur juste place de l'influence des "autorités de connaissances" (medias, experts,…) aussi bien que de nouveaux rapports à la connaissance et aux autres, comment allons-nous pouvoir devenir ces entrepreneurs de connaissances, ces cultivateurs de confiance et ces cueilleurs de compétences que la société d'aujourd'hui réclame ?

Vérité scientifique, culte de l'amateur et prophète de la peur : comment se situer dans un monde où tout va très vite, où les peurs cèdent à la stérilité confortable et parfois aliénante des principes de précaution et où il est plus facile de douter que de faire confiance? Confiance, bande passante de la connaissance ou méfiance raisonnée : quelle posture adopter ?

Arguments d’autorité et pouvoir de l’expert qui ne maîtrise qu'une miette d'un domaine infiniment complexe ; force, expérience et limite du citoyen avisé porteur d'un savoir d'usages parfois réducteur quand il choisit l'incantation. Comment éclairer le mieux possible le paysage de la décision, ce théâtre des acteurs où vérité, responsabilité, exemplarité, écoute sont les seules règles qui permettent l’appropriation et la compréhension par tous d’un espoir possible?

Doit-on réinventer et proposer une nouvelle écologie cognitive et numérique pour approfondir les mille et une interrogations du rapport à l'expertise ? Et comment avancer ?

On aura compris que le développement durable nous invite à revisiter notre rapport aux compétences et aux connaissances. Quand il s’agit de plus en plus de raisonner « métis », de vivre la concertation et le collectif, de quitter le dogmatisme pour que chacun soit éco-gestant plus qu’éco-gestionnaire, on mesure alors que les questions de formation et d’éducation sont au cœur de nouvelles approches dans lesquelles la maîtrise des compétences sociétales, techniques, collectives et systémiques deviennent clés. Notre débat devrait tracer les contours à construire de cette école de la solidarité, de l’humilité, de la concertation, de l’innovation et de l’action collective. C‘est d’ailleurs avec entre autre cette vision que se propose de se mettre en place le Cluster Green & connected cities.

Richard Collin
Professeur, Directeur de l’Institut de l’Entreprise 2.0
Grenoble Ecole de Management
richard.collin@grenoble-em.com