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Jacques Ferrier dessine la ville verte : “Ce sera la ville des sens”
Si l’architecture est un miroir de la société dont elle est issue, elle montre à quel point aujourd’hui les nouvelles technologies apportent des réponses en matière de développement durable. Les technologies au service du développement durable imposent en effet de redéfinir la façon qu’ont les gens de travailler et de vivre, ce qui oblige à une nouvelle approche de la conception architecturale.
Jacques Ferrier est de ces architectes qui redessinent notre univers, il s’est illustré par des projets ambitieux et innovants comme la tour environnementale Hypergreen pour Lafarge ou le Concept Office pour EDF. Son architecture répond aux enjeux du développement durable. Bâtiments mixtes, nouveaux matériaux, nouvelle approche esthétique, l’homme, pionnier, est souvent récompensé pour son audace.
Mais c’est en Chine qu’il poursuit sa révolution avec Le Pavillon Sensuel, véritable démonstration de la créativité et de la technicité française, qui prendra place au cœur de l’exposition universelle de 2010 organisée à Shanghai.
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Je crois évidemment que c’est une façon nouvelle de concevoir l’architecture qui implique un nouveau rapport entre la technique et l’esthétique. Le 20ème siècle a été dans le sens unilatéral de la technique sans prise en compte de questions de coûts ou de quantités. Aujourd’hui, on est obligé de reconsidérer les matériaux. C’est un changement tellement profond entre matérialité et conception que cela définit une nouvelle esthétique.
Les projets Hypergreen et Concept Office sont nés dans le cadre de partenariat avec le monde de l’entreprise. En quoi ces collaborations sont-elles essentielles à la mise en œuvre sur le terrain d’un développement durable ?
Ce n’était pas l’habitude dans les cabinets d’architecture de se mettre dans la position d’un laboratoire de recherche. Avec Concept Office qui a vu le jour il y a 5 ans, j’ai vite réalisé qu’il était beaucoup plus intéressant d’avoir un partenaire industriel. Concept Office a été réalisé avec EDF puis Hypergreen avec Lafarge. Ces deux projets ont été conçus comme des "concept car" tels qu’ils sont envisagés dans le secteur de l’automobile. Si on veut faire passer le message du développement durable, il faut proposer des prototypes de bâtiments qui soient performants et fassent rêver. Ils doivent déclencher le désir et l’envie d’usage. Concept Office a donné lieu à la publication d’un livre, et sensibilisé les promoteurs. Quant à Hypergreen, c’est devenu l’un des éléments du débat sur la pertinence des tours qui doivent être urbaines, environnementales, vivantes et belles.
Comment dans vos réalisations abordez-vous la multifonctionnalité des bâtiments de demain ?
La mixité d’usage est selon moi un élément essentiel. Une expérience a été menée à La Défense dans une tour qui abrite logements, commerces et bureaux. La Tour comprenait 50% de logements ce qui a permis d’envisager le chauffage des logements par les bureaux. Ce qui m’intéresserait, si on construit des tours sur le bord du périphérique, c’est d’envisager à hauteur du périphérique la création de lieux dédiés au travail et au-dessus, dans la partie lumineuse, moins polluée et bruyante du bâtiment d’installer des lieux de vie et d’habitation, des logements étudiants… À Lille par exemple, nous avons conçu un immeuble de bureaux avec en rez-de-chaussée une crèche et un restaurant d’entreprise. Je me bats d’ailleurs pour que ce type de restaurant soit ouvert au public. En Asie et à l’étranger en général, cette mixité fonctionne très bien. En France, les acteurs de la construction sont très frileux sur ce sujet quand à New York par exemple toutes les tours qui hébergent des cafés, sont agrémentées de jardins ouverts. Cela permet aussi d’éviter le zoning social. La mixité doit être une démarche centrale dans les villes. Lorsque je dois faire face à un blocage du client sur ce sujet de la mixité, je l’intègre dans un projet plus large comme nous l’avons fait à Zagreb où sur un même ilot d’immeuble nous avons des tours dédiées à l’emploi et d’autres au logement.
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La France et même l’Italie ont une histoire construite pierre par pierre et un patrimoine prestigieux qui a échappé aux grandes guerres. Toutes les grandes villes de France ont gardé leur image du 19ème siècle, ce qui est rare. Le poids du patrimoine quand il s’agit d’adopter de nouveaux modes de vie, devient un handicap. Quand je vois qu’à Paris on privilégie encore dans les documents d’urbanisme une vision haussmannienne, j’observe que l’on prolonge la silhouette d’une ville adaptée au 19ème siècle, mais quels sont les rapports entre nos modes de vie aujourd’hui et à cette époque ? Nous sommes engoncés dans une survalorisation très française du patrimoine "ordinaire". Il y a de nombreux bâtiments à préserver en France, mais ne nous attardons pas sur ceux qui n’en valent pas le coup.
Comment les nouvelles technologies, le principe de substitution, le pilotage à distance ont-ils modifié votre approche de l'architecture ?
En ce qui concerne les nouvelles technologies, je suis opposé à la dématérialisation en ce qui concerne les bâtiments. Le rôle de l’architecture, c’est de rester un point fixe, un point d’ancrage, un port d’attache, votre maison, votre bureau… C’est la notion de temps qui doit évoluer en architecture pour aller dans le sens du développement durable. Il ne faut plus que les architectes construisent en pensant que c’est pour toujours. Les bâtiments doivent maintenant être démontables. Il faut distinguer les éléments d’un bâtiment. Une façade doit pouvoir être démontable, il faut pouvoir changer la peau sans toucher à la structure et intégrer ainsi chemin faisant les nouveaux matériaux qui favoriseront par exemple une meilleure isolation. Par exemple, l’agence est construite dans une ancienne usine qui a longtemps été une fabrique avant d’être transformée en bureaux. Ce qu’il reste de l’usine ce sont les poteaux et le plancher qui illustrent le squelette du bâtiment, ce sont les éléments qui s’inscrivent dans la durabilité. J’adore d’ailleurs toucher les poteaux quand je rentre, c’est la trace du temps au milieu des bureaux et des ordinateurs.
Quelles sont les évolutions majeures que vous avez pu mettre en application et dont vous êtes le plus fier ?
Ce dont je suis le plus fier en matière de développement durable, c’est d’avoir fait une question technique et esthétique de l’orientation des bâtiments. Avec Hypergreen, nous avons arrêté de construire des bâtiments identiques au nord, au sud, à l’ouest et à l’est. Nous construisons par exemple aujourd’hui des façades orientées au Sud qui se densifient face au soleil. Il faut retrouver une matérialité qui tienne compte des orientations.
Comment imaginez-vous les villes dans 50 ans ?
C’est un sujet auquel je réfléchis dans le cadre du Pavillon qui représentera la France en 2010 à l’exposition universelle de Shanghai et dont je suis l’auteur. Le thème de l’exposition est "better city, better life", ma proposition va donc dans ce sens, celui d’une ville qui ne soit plus nostalgique de la campagne. Au 20ème siècle, on sortait de la ville pour retrouver la nature. A l’heure ou 80% de la planète vit en milieu urbain, il faut que la nature retrouve la ville, que l’obscurité, le calme, les oiseaux, les arbres fassent partie du paysage urbain. Je ne crois pas que la taille des villes augmentera au-delà de ce qui existe aujourd’hui. À mon avis beaucoup d’agglomérations se stabiliseront autour des 10 millions d’habitants. On aura à nouveau une vraie nuit sans pollution lumineuse. Chaque bâtiment aura son bout de paysage. Ce sera la ville des sens, de l’odorat, de la vue, du goût, de l’ouïe. C’est pourquoi j’ai intitulé le pavillon français, le pavillon de la ville sensuelle.
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