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Accueil / Newsletters / ACIDD - Newsletter n°9 - 6/11/08

Région Rhône-Alpes - Interview de Didier Jouve : Mobilité et ville durable : la nécessité d’un autre regard sur l’aménagement du territoire

Vice-président délégué à l'aménagement et à l'animation des territoires ainsi qu'au développement durable et Président de la commission Développement Durable de l'Association des Régions de France, Didier Jouve aborde le développement durable comme « une perspective qui s'ouvre enfin, pour donner un sens au progrès ». Quelle est sa vision de la ville et de la mobilité durable ? Nous lui avons posé la question.

Didier Jouve - © DR
Pourquoi la ville est-t-elle l’objet de toutes attentions ?
A l’évidence de plus en plus de gens vivent en ville, c’est un lieu de concentration de l’activité dont l’évolution n’est pas corrélée à celle de la société. L’organisation spatiale de la ville date pour son centre d’avant la voiture et pour ses périphéries de la dictature automobile. La ville est saturée par la voiture, nous ne sommes pas passés à un autre modèle d’aménagement. La ville, avec le bruit et la pollution, mais aussi la ségrégation spatiale est donc devenue invivable même si les gens ne s’en rendent pas toujours compte. Les agglomérations de Rhône-Alpes connaissent des problèmes très comparables aux autres, même si à Grenoble et Lyon, un travail particulier a été mené sur l’espace urbain et le transport collectif. A ma connaissance, on est allé nulle part pour l’instant au fond du sujet de la ville durable. On est encore dans la gestion et l’adaptation.

Comment abordez-vous ce sujet dans l’institution régionale ?
Depuis 4 ans j’assume au sein de l’exécutif une délégation qui superpose aménagement du territoire et développement durable. C’est une formulation originale qui a permis d’aller assez loin notamment dans le croisement entre les politiques territoriales et la démarche transverse de développement durable. En 2004, nous avions décidé d’avoir une stratégie globale de développement durable à l’échelle de la région en nous appuyant sur un plan d’ensemble, l’identification de grandes orientations, des méthodes d’évaluation et un programme d’action déployé dans tous les domaines sans que cela soit un agenda 21 car en France, ils sont selon moi trop connotés environnement. Le développement durable, c’est le développement, la solidarité, l’environnement, la gouvernance. Il est essentiel de le positionner dès le départ dans ses fondamentaux. A partir de là, on peut parler d’économie, de création d’emploi, d’amélioration des solidarités, de responsabilité vis-à-vis de l’environnement et de construction en bonne gouvernance. Pour nous le développement durable, c’est un projet global qui impacte toutes les politiques publiques. En aménagement du territoire, une traduction concrète est la nouvelle génération de contrats de développement et de grands projets. Depuis cet été 2008, toutes les actions financées par les politiques territoriales sont évaluées au regard du développement durable. C’est la règle.

Comment intervenez-vous sur le volet économique ?
Les habitudes sont encore très productivistes, c’est pourquoi nous avons choisi de conditionner l’attribution de subventions à de nouveaux critères. Cela se traduit par une attention particulière portée au développement des éco-industries. Elles sont nombreuses sur le territoire, je pourrais citer les pôles de compétitivité sur : la chimie verte et les plantes à parfum, les nouveaux modes de transports, la valorisation de la biomasse. Par ailleurs, nous avons favorisé l’émergence de clusters centrés sur ces questions et des clusters de recherche articulés avec les pôles de compétitivité. On observe aussi sur le territoire une politique ancienne d’accompagnement des industries liées aux énergies renouvelables. Sans abandonner les économiques classiques, nous faisons concrètement preuve d’une volonté d’accompagner la nouvelle économie, et de développer fortement l’économie sociale et solidaire. Les politiques agricoles ont-elles aussi profondément évolué pour soutenir l’agriculture bio, les circuits courts, les logiques de qualité, la protection des espaces, et nous avons pris nettement position contre les OGM. Il en va de même avec nos politiques de développement touristique, qui se veulent plus conformes au respect de l’environnement et plus soucieuses de solidarité, avec le développement par exemple du tourisme adapté.

En ces temps de crise financière et morale peut-on considérer la RSE comme un facteur de développement économique ?
Le monde de l’entreprise, c’est grand et varié. Nous avons organisé avant la crise une réunion avec les entreprises qui ont mis en œuvre le développement durable, Plus de 150 participants étaient présents et on a pu entendre des témoignages aussi bien de grosses que de petites entreprises. Les grandes entreprises qui se sont emparées du développement durable en Rhône-Alpes comme la Compagnie Nationale du Rhône, Botanic ou encore Casino affichent de bons résultats économiques. C’est vrai aussi pour de nombreuses entreprises de taille moyenne qui sont venues témoigner. Nous avons par exemple sur le territoire régional l’un des 5 plus gros fabricants de panneaux photovoltaïques et ils connaissent une progression annuelle exceptionnelle de l’ordre de 35 à 40%. Le Président de la Région a intégré la perspective du développement durable et a décidé d’en faire avec l’économie de la connaissance les deux points porteurs de sa politique ; j’en suis particulièrement heureux. La région est ainsi en symbiose avec les perspectives de l’Union européenne.

Revenons à la ville. Quels sont pour vous les enjeux de la ville durable ?
Avant tout il faut que la ville devienne vivable, agréable, désirable. Il faut que l’on puisse y déambuler, y jouer, y vivre, qu’elle soit plus propre, moins anxiogène, qu’elle soit solidaire… Pour le moment, elle est discriminante, l’urbanisme repousse les quartiers populaires dans les banlieues, la spéculation immobilière est un frein et une profonde injustice, l’augmentation de la demande en transport est incompatible avec la mise en œuvre du développement durable même si les transports collectifs se développent. La ville est soumise au défi d’équilibre, de mixité sociale et spatiale, de meilleure utilisation du foncier. Pendant 50 ans on a gaspillé le foncier, les densités d’utilisation du terrain ont chuté. L’enjeu c’est aussi la reconquête de l’espace. Il faut redensifier la ville sans pour autant planter des tours partout. A Lyon, par exemple, les espaces commerciaux, hangars, parkings offriraient des opportunités pour redéployer la ville en atténuant la ségrégation entre les espaces d’activités et les espaces de vie. Il faut imaginer un nouvel urbanisme et envoyer celui du Corbusier aux oubliettes.

Mais le citoyen, que veut-il ?
Le citoyen adore la ville durable, il est très heureux quand les commerces sont proches des logements et de son lieu de travail. Il n’a pas demandé de zones commerciales et d’habitations paumées en banlieue. Quand on va à l’étranger visiter des villes qui travaillent sur l’urbanisme durable, on se rend très vite compte que l’on y vit beaucoup mieux. Il n’y a pas encore de ville entière durable mais des expériences allant dans ce sens comme à Fribourg en Allemagne, Malmö en Suède, Copenhague, ou Bedzed en Angleterre. En Europe du Nord, les recompositions urbaines des centres villes très sont intéressantes. Le transport collectif s’y est développé et à Copenhague par exemple, on commence à tracer et tirer les lignes de métro avant d’urbaniser. Enfin.

La France a-t-elle des difficultés à mettre en œuvre le développement durable ?
Nous sommes un pays de culture extrêmement positiviste qui a fonctionné plus dans la certitude que dans le doute. Ici on aime la technologie et les grands équipements : le paquebot France, le nucléaire, le Concorde. Nous ne sommes pas spécialisés dans les solutions systémiques intelligentes. C’est culturel et c’est un travers auquel il faut s’attaquer. Nous sommes très éloignés de l’approche pragmatique et « biologique » des Anglo-saxons. C’est un vrai souci, un mode de réflexion et d’intervention peu compatible avec la mise en œuvre du développement durable. La solution passe un peu par la multiplication des visites d’élus à l’étranger. Je crois en la valeur de l’exemple, il faut que nos élus se rendent compte de ce qu’il est possible de faire et surtout de ce qui se fait déjà ailleurs.

En quoi l’aménagement numérique des territoires est nécessaire à l’émergence d’un mode de vie durable ?
La lenteur du développement du numérique est un obstacle à la mise en œuvre du développement durable. On pourrait par exemple créer de l’emploi dans des zones qui en ont perdu, car l’emploi est créé de plus en plus dans une économie de la connaissance qui se dématérialise et ne nécessite plus autant l’accès aux grandes infrastructures ni aux sources massives d’énergie. On pourrait donc favoriser l’emploi dans de nouveaux territoires, mais ce n’est pas possible car on n’a pas mis les tuyaux. En France, on a fait une grosse bêtise en privatisant les réseaux de télécommunication. On ne devrait jamais privatiser un réseau. Le résultat, c’est qu’aujourd’hui on est incapable de produire une mise en réseau cohérente des territoires à cause de la concurrence entre opérateurs. L’enjeu, c’est la fibre optique partout. C’est un chantier qui devrait être de même nature et de même ambition que l’électrification. La fibre optique devrait arriver partout, mais on bricole. Conséquence, en France on a de très nombreuses communes qui ne sont pas desservies par la fibre optique. Un grand nombre n’ont même pas encore l’ADSL, ou avec des débits ridicules. Le retard pris en matière numérique est une catastrophe. C’est tout simplement scandaleux, on ne peut que déplorer le manque de vision d’anticipation, de volonté politique. Si on avait la même volonté pour le développement durable que le nucléaire, ce serait gagné.

Quel est le message à faire passer pour mobiliser autour du développement durable ?
Il faut associer le développement durable à une idée d’efficacité renforcée et surtout dire aux gens que le développement durable n’est pas une punition après avoir beaucoup pêché mais une réelle opportunité pour sortir par le haut de cette crise majeure. C’est un vrai projet pour l’avenir qui revient aux sources du terme anglais « sustainable development », un développement susceptible d’être soutenu dans la durée et extensible à toute la planète. Le mettre réellement en œuvre serait une bonne nouvelle.