Accueil / Newsletters / ACIDD - Newsletter n°9 - 6/11/08
Education au développement durable : Interview de Michel Ricard : « Les scolaires composent la société de demain, mais c'est aujourd'hui que doivent être prises les décisions qui engagent l'avenir »
Michel Ricard est professeur de biologie et d’écologie des populations à l’Université Bordeaux III et Président du Conseil National de Développement Durable (CNDD), mais c’est en sa qualité de Président du Comité français de la Décennie des Nations Unies de l’Education pour le Développement Durable que nous l’avons interviewé au sortir de la conférence qui réunissait fin octobre à Bordeaux des spécialistes français et internationaux des secteurs de l’Education venus faire le point sur les progrès réalisés depuis le lancement de la Décennie 2005-2014 des Nations Unies pour l'éducation au service du développement durable (EDD) et tracer la route à suivre.
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L’éducation au développement durable, c’est l’éducation, la formation, l’information pour tous, tout au long de la vie et sous toutes les formes. Cela commence dès le plus jeune âge et doit se poursuivre tout au long de la vie.
Souvent, l'on ne retient de l'éducation que l'enseignement scolaire qui n'est qu'une des composantes de l’éducation au développement durable même si cette éducation scolaire est indispensable, car c’est celle qui donne un socle commun de connaissances indispensables aux futurs citoyens. En effet, vous ne pouvez pas informer des gens s'ils n'ont pas bénéficié, dans leur cursus scolaire, des pré-requis leur permettant de comprendre les informations qu'on leur adresse. La deuxième phase commence quand les élèves sortent de cette scolarité à l'issue de laquelle ils devraient trouver à leur disposition des démarches structurées d’information et de formation continue tout au long de leur vie.
Or actuellement, l'éducation s'arrête pour la majorité des personnes à la sortie du système scolaire et les informations apportées aux citoyens par divers canaux, essentiellement ceux des médias, n'ont pas la qualité suffisante pour éduquer un citoyen aux enjeux de notre société et être en capacité de prendre des décisions. Les scolaires composent la société de demain, mais c'est aujourd'hui que doivent être prises les décisions qui engagent l'avenir. Il faut donc avoir, dès à présent une démarche planifiée et stratégique de formation et d'information de l’ensemble des citoyens, quels que soient leur âge et leur condition, et dans tous leurs secteurs d'activité, familial, professionnel ou de loisir.
Pour atteindre ce but, il faudra utiliser tous les outils à notre disposition et s’appuyer également sur des dispositifs d'éducation et de formation relevant de l’éducation populaire comme les universités du temps libre. Cette réactivité face à l'urgence d'éduquer et d'informer au développement durable n’est possible que si chacun des acteurs travaille dans son domaine de compétence, dans la durée, en accompagnant les diverses étapes de la vie d’un citoyen afin que chaque citoyen, quel que soit son âge, soit en capacité de répondre aux nombreuses sollicitations de notre société.
La question la plus cruciale est sans doute celle qui touche à l'éducation à la production et à la consommation durable : que se passera-t-il en 2050 avec quelques milliards de personnes en plus. Les ressources seront de plus en plus rares, nous assisterons alors à des conflits car si l'on continue à maintenir, voire aggraver, nos comportements consuméristes et à augmenter notre empreinte écologique, l’on n’arrivera pas à résoudre la crise qui met en péril notre Humanité. Pour que chacun en prenne conscience et accepte de changer ses comportements, il doit être informé, sensibilisé, éduqué.
-Les NTIC sont reconnues comme l'un des outils de la mise en œuvre de la mobilité durable, de l'éducation, de la ville durable. Comment le CNDD et enfin la SNDD abordent ce thème ?
C’est le Comité de la Décennie qui aborde plus précisément ce thème. Nous avons réalisé récemment un bilan de l’éducation au développement durable dans les 27 Etats membres de l'Union Européenne et nous avons noté beaucoup d’avancées mais beaucoup de disparités dans les démarches et dans les programmes. Autant de difficultés qui pourraient trouver une réponse dans les TIC. Au travers des échanges de programmes que les TIC permettent, on arrive à avancer beaucoup plus rapidement.
Je voudrais d’ailleurs souligner l’intérêt des banques de données comme Eduscol ou Educagri par exemple, ainsi que les universités virtuelles. Il existe par exemple le réseau des universités baltiques qui mérite d’être regardé de près ou encore le projet qui sera formalisé dans quelques jours à Athènes et qui consiste à mettre en place un réseau universitaire euro-méditerranéen pour le développement durable. Ce sera un réseau virtuel avec des échanges basés sur des outils informatiques qui permettront de travailler ensemble à partir de données communes, validées et actualisées.
L’actualisation des données c’est un autre frein à l’éducation au développement durable via les TIC. Il y a pléthore d’informations, de sources diverses qui présentent des thèses parfois contradictoires dans lesquelles l’utilisateur n’arrive plus à se faire une idée. Une fois que cette information est validée, il faut qu’elle soit réactualisée. Il faut aussi être capable d’analyser ces informations et adapter le discours scientifique pour qu’il soit accessible à l’ensemble des utilisateurs. On ne transmet pas une information à un chef d’entreprise, à un enseignant ou à un décideur politique de la même manière. Encore une fois, il me semble essentiel de passer par des acteurs représentatifs de chaque secteur.
-Vous affirmez que la relation à la nature est essentielle pour comprendre les enjeux du développement durable. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
L'urbanisation est un phénomène qui semble irréversible, mais quel rapport les habitants des villes ont-ils à la nature, comment perçoivent-ils le fonctionnement des saisons, comment appréhendent-ils le réchauffement climatique?
Quand on est proche de la nature, on en connaît les saisons et on peut noter leur dérèglement au travers des changements de la flore et de la faune, par exemple par le biais de l'acclimatation de plantes des pays chauds. L'on peut également observer des changements importants dans notre environnement : il y a quelques mois, j'ai participé à une conférence à l’Île Maurice sur l’éducation au développement durable, et certains habitants des îles de l'océan Indien racontaient qu’ils avaient vu disparaître des rivières en quelques années, à la fois en raison de la surexploitation et du réchauffement climatique et qu'ils n'avaient donc plus l'accès à l'eau. Celui qui a l'eau courante au robinet ne perçoit que de très loin les problèmes de sécheresse. Il ne peut pas le constater.
Le lien à la nature est indispensable et il faut que le citoyen ait conscience de deux faits : l'Homme n’est qu’un composant de la nature et s’il disparaît, la nature continuera sans lui ; en outre, il doit également comprendre que la nature est vivante, qu'elle n'est pas inerte et qu'elle peut réagir violemment aux modifications qu'il lui impose. Ces réactions ont pour nom inondations, cyclones ou encore nouvelles maladies. Toute action génère donc une réaction et la nature réagit comme un être vivant.
-L’éducation au développement durable ouvrira les yeux des générations actuellement à l’école sur l’inertie dont a souffert la mise en œuvre globale du développement durable.
Nos politiques font leur possible mais ils ont affaire à des systèmes qui ont une inertie énorme et la réactivité de nos institutions apparaît insuffisante en ces périodes de crise. En revanche, aucun décideur ne peut plus dire, comme il y a quelques années, qu’il n’est pas au courant des enjeux du développement durable et le citoyen va donc être amené à juger les politiques sur leurs actes et les mettre en accusation s'il apparaît qu'ils sont restés passifs face à une situation dont les paramètres sont connus. En somme : vous saviez mais vous n’avez rien fait. Ceci doit être un stimulus pour nos décideurs, nos élus. Il faut maintenant réagir rapidement et apprendre à travailler ensemble, ce que nous avons parfois du mal à faire mais qui est essentiel en matière de développement durable. Ceci vaut autant pour la France que pour les diverses instances européennes dont les actions n'apparaissent pas suffisamment réactives, synergiques et coordonnées. Il est primordial d'adopter des approches globales afin de mieux répartir les actions entre tous les acteurs et tirer le meilleur parti des moyens humains et financiers. Il faut également s'assurer de la mise en place de dispositifs d'évaluations qui, au travers d'indicateurs appropriés, permettront à chacun de juger de l'avancement et du bien fondé des démarches et, si nécessaire, de les adapter à de nouvelles situations.
-Ne craignez-vous pas que la crise financière soit un frein à votre travail ?
Le CNDD a organisé début octobre à Bordeaux la réunion des CDD européens en pleine crise financière, lorsque l'on abordait à l’Assemblée le débat sur la loi Grenelle 1. Certains se demandaient alors si c’était vraiment le moment de parler de développement durable. Au contraire, il faut saisir l’opportunité de la crise pour montrer qu’il faut changer de système et que l'équilibre de nos sociétés passe, aujourd'hui comme demain, par l'instauration de pratiques relevant du développement durable.
Michel Ricard est :
-Professeur de biologie et d’écologie des populations à l’Université Bordeaux III,
-Président du Conseil National de Développement Durable,
-Président du Comité français de la Décennie des Nations Unies de l’Education pour le Développement Durable.













